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LE BELAN

par
Anna Livebardon
Tiré de son livre De Tous Les Jours
© 1980 Anna Livebardon

 


On l'appelait, en se moquant,
Le Belan, le joueur de vièle.
Il faisait danser, et pourtant,
Nul n'avait vu sourire ses lèvres.
Il était triste, et cependant
Jouait, dans les fêtes foraines.
On le prenait pour un mendiant,
Il ressemblait à la bohème.
Il n'avait presque plus de dents,
Plus de cheveux, plus de jeunesse,
Mais quand il jouait de l'instrument
Sa musique donnait la fièvre.
Il habitait, près du versant
De la colline et de la plaine,
Une maison pleine de vents,
De vents coulis, et sans persienne.
Et quand il est mort le Belan,
On fit venir pompes funèbres.
Dans son grenier, il était grand,
On retrouva, près d'une vièle,
Un Vélasquez, quelques Rembrandt,
Des cristaux taillés de Bohème,
Des tapis doux, aux tons charmants
De Perse, trois statues de l'Antique Grèce,
Des poteries, des fleurs des champs
Et un portrait de lui, enfant,
C'était un Prince, le Belan.
Sous le portrait, dans une caisse,
On retrouva, trésors d'antan,
Pièces d'or et monnaies d'argent,
Des éperons, des escarcelles,
Des escarpins, encore brillants,
Et des quatrains, et des poèmes.
On retrouva le testament,
Rédigé par Belan lui-même,
Sur un papier de velin blanc,
Avec couronne, armoiries blèmes.
Il avait écrit, moi Belan,
Je donne toutes mes richesses,
Au couvent de Saint-Pierre-des-Champs,
Où fut un jour enfermée celle,
Celle dont j'étais le galant,
Et que j'aimais, dans ma jeunesse.
Faites-là sortir du couvent,
Et donnez-lui surtout la vièle
Et le portrait de moi, enfant,
Pour qu'elle prie pour le Belan,
En s'accompagnant sur la vièle.
J'étais le Prince de Courblanc,
Mais vous m'appeliez le Belan,
Quel joli nom, les agneaux bêlent
Quand ils boivent dans le courant.
J'étais le loup. j'étais l'amant
De Manuela de Carthagène,
Elle m'a préféré le couvent.
Dites-lui, qu'·encore moi je l'aime.
Je signe, Prince de Courblanc,
Dit le Belan, joueur de vièle.

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